• Nicolas Servel

D’un océan à l’autre en passant par le troisième

L’histoire ne traite pas toujours du passé. Aux Territoires du Nord-Ouest, c’est aujourd’hui qu’elle s’écrit, puisque la toute nouvelle route qui relie Tuktoyaktuk et l’océan arctique au reste du système routier canadien est accessible en toute saison depuis le mercredi 15 novembre 2017, à quiconque osera la parcourir.


La route 10, pavée d’inconnues et pleine de promesses


« Indéniablement, les choses vont changer pour la collectivité de Tuktoyaktuk », annonçait Wally Schumman, ministre de l’Infrastructure ainsi que de l’Industrie, du Tourisme et des Investissements, lors de la cérémonie d’ouverture de la route qui relie désormais le Canada à son troisième océan, à la collectivité de Tuktoyaktuk et peut être, un jour, aux importantes ressources naturelles qui gisent non loin.


Si la levée du moratoire sur l’exploitation des ressources naturelles de la région, synonyme de développement économique important, n’est pas d’actualité, les habitants de Tuktoyaktuk sont positifs, comme l’indique leur maire, Joe Nasogaluak : « On a la possibilité de sortir de chez nous à n’importe quel moment de l’année. Ce sera bon pour nos jeunes qui pourront revenir plus facilement de l’école les fins de semaine et pour leur famille qui pourra aller les voir à Inuvik. »


Outre les déplacements facilités dans la région, la baisse des prix des produits de consommation, la création de nouveaux emplois et le développement du tourisme font partie des effets bénéfiques que devrait apporter la route. Shelby Steen, native de Tuktoyaktuk et conductrice de camion, est de cet avis. « La construction n’a pas toujours été facile, mais c’est bon pour notre communauté. Je crois qu’elle va grandir grâce à la route. Nous aurons besoin de cafés, d’hôtels, de restaurants, d’espace de campements, ça va grandir. On est très fiers de ce qu’on accomplit. »


Près de 40 emplois permanents seront d’ailleurs créés afin d’assurer l’entretien de la route et une vingtaine d’autres pourraient voir le jour dans le domaine touristique. D’un autre côté, le projet routier a offert la possibilité à 185 personnes de se former, notamment des chauffeurs routiers de classe 1 et 3 ainsi que des opérateurs d’équipement. Si cela ne leur garantit pas forcément un emploi dans un avenir proche, ces travailleurs disposent désormais de compétences transférables, qu’ils pourront utiliser lorsque d’autres occasions se présenteront.



Il reste difficile de savoir ce qui se passera. Un peu à l’image de la route elle-même, construite sur un sol qu’on ne connait pas bien et dont on ne peut prédire le comportement avec certitude. Dean Ahmet, ingénieur pour le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest et chef de projet de la nouvelle route, l’a rappelé lors de son inauguration. « Les pergélisols sont instables et fragiles. Au cours de la conception et des étapes de construction, on a pris toutes les précautions pour les protéger, et pour que la route soit durable, mais on expérimente encore. »


Un partenariat a d’ailleurs vu le jour avec l’Université du Manitoba afin de mesurer le mouvement des sols et le comportement des géotextiles, matériaux utilisés pour la protection de la toundra. « On cherche à optimiser nos méthodes de construction sur le pergélisol et à réduire les besoins en matériaux. On espère aussi que cela pourra servir de référence pour la construction routière ou d’infrastructure autour du cercle arctique, au niveau local ou international. »


Et ils étaient nombreux, les automobilistes qui voulaient prendre part au voyage inaugural. Avant de prendre le volant, ils se sont d’abord rassemblés au complexe du soleil de minuit à Inuvik, où les jeunes de l’école élémentaire East 3 ont ouvert les festivités en entonnant Ô Canada, en trois langues.

À la suite d’une série d’allocutions de la part de leaders Gwich’in et Inuvialuit, de représentants des gouvernements des Territoires du Nord-Ouest et du Canada, et un mot de la gouverneure générale, Julie Payette, le cortège s’est dirigé vers le kilomètre zéro, pour officialiser l’ouverture de l’autoroute Inuvik-Tuktoyaktuk.

Vers midi environ, une vision vieille de près de 60 ans s’est concrétisée. Après 4 ans de travaux dans des conditions extrêmes et près de 300 millions de dollars investis, l’autoroute 10 a officiellement ouvert son accès. Un cortège de plusieurs dizaines de véhicules a pu se lancer à la conquête des 137 km qui mènent à l’océan arctique.

D'après Darrel Nasogaluak, le maire de Tuktoyaktuk, « la route est vraiment bonne jusqu’à présent, regardez le nombre de voitures qui passent, je ne peux même pas les compter. »


Après 2 heures de route, à l’allure maximale autorisée sur la voie (70 km/h), la communauté de Tuktoyaktuk avait préparé la suite des festivités et investit l’aréna Donald Kuptana. Au programme, un grand buffet, la projection du documentaire «The end of the ice age/La fin de l’âge de glace », les tambours et danseurs Siglit, un concert du groupe Collectif9, venu de Montréal et « le plus grand feu d’artifice de l’histoire de Tuktoyaktuk ».



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